13 Sep 2013

La voix de son Maître

jacques verges jean marc florand
L’Est Républicain


Toutes; Franche-Comté; Lorraine
IG – Der, vendredi 13 septembre 2013, p. IG49

Justice Institutions et systèmes judiciaires

UN JOUR, UNE HISTOIRE
La voix de son Maître

Nicolas BASTUCK

 

UN JOUR, UNE HISTOIRE

 

UN JOUR, UNE HISTOIRE

 

L’OMBRE DE JACQUES VERGÈS plane toujours, au sens propre comme au figuré. Dans la salle d’attente de son cabinet, sur la très chic avenue Franklin-Roosevelt, trône une silhouette chinoise du sulfureux avocat. « Gardez-la, ainsi, vous m’aurez avec vous toute la journée », lui aurait glissé un jour le modèle original. Disciple de l’avocat des causes les plus scandaleuses des quatre dernières décennies (Barbie, Carlos, Georges Ibrahim Abdallah…), Jean-Marc Florand rapporte l’anecdote avec une émotion non feinte, quelques semaines après le décès du « Maître ». Son maître.

 

« Travaillez pour moi »

 

Il se souvient comme hier de leur première rencontre. C’était en 1986, Jean-Marc Florand enseignait le droit des contrats à l’université Paris 12 et l’avait fait venir pour une conférence, devant ses étudiants. « On s’est revus un an plus tard lors d’un dîner-débat que j’avais organisé chez moi, en Haute-Saône, au château de Vauchoux. », se souvient Me Florand. La troisième rencontre sera déterminante. « J’avais en cours une étudiante salariée qui avait brillamment réussi son cursus ; à la fin de l’année, celle-ci m’a fait savoir que son patron souhaitait m’inviter à déjeuner pour me remercier de l’avoir aidée dans ses études. Elle était la directrice de cabinet de Jacques Verges, ce que j’ignorais ». La rencontre a lieu au 20 rue de Vintimille, dans l’hôtel particulier que louait l’ancien avocat du FLN. « Jacques Vergès m’a proposé de travailler pour lui », se souvient Jean-Marc Florand. « Il souhaitait quelqu’un qui puisse le suppléer dans certains dossiers. Il recevait chaque semaine plus d’une centaine de sollicitations ». Un mois plus tard, le professeur d’université prête serment, embarquant dans l’aventure son assistant à la fac, un certain Karim Achoui qui deviendra l’avocat du milieu. Condamné pour avoir aidé le malfaiteur Antonio Ferrara à s’évader de la prison de Fresnes puis acquitté en appel, radié du tableau de l’ordre des avocats pour plusieurs infractions à la discipline, Achoui fut victime, en 2007, d’une tentative d’assassinat dont les auteurs seront jugés à compter de lundi par la cour d’assises de Paris. Me Florand, avec lequel il s’associa, se brouilla puis se rabibocha, sera son avocat. Mais ceci est une autre histoire…

 

En cette année 92, donc, Jean-Marc Florand devient le « correspondant particulier » de Me Vergès.

 

« On allait le voir trois fois par semaine pour faire le point sur les dossiers qu’il nous avait confiés. D’un naturel joyeux, il voyait toujours du drôle dans les choses les plus épouvantables ».

 

Avocat de Patrick Dils

 

Entre autres clients, Me Florand reçoit un jour la mère d’un certain Patrick Dils, qu’il fera acquitter en 2002 après un marathon judiciaire. Il « entre » dans plusieurs dossiers médiatiques (l’affaire du beach de Brazzaville, les Français de Guantanamo…), devient l’avocat des Témoins de Jéhovah, participe à la rédaction du statut du Pacs avec son ami Jean-Pierre Michel, sénateur (PS) de Haute-Saône. Il partage avec son mentor l’idée que toutes les causes méritent d’être défendues, surtout celles qui ne sont pas les siennes. « Je n’aime pas que la République emmerde les citoyens sur leur vie privée, je n’aime pas qu’on discrimine au pays des Droits de l’homme, je n’aime pas qu’on embête les gens parce qu’ils prient à genoux ou en latin », a confié un jour cet homme qui assume toutes ses contradictions : catholique fervent élevé dans le culte de l’Algérie Française, avocat de la Ligue de défense des Musulmans de France, familier des nuits parisiennes et auteur d’un ouvrage sur l’âge d’or de la chasublerie préfacé par le cardinal Decourtray, injustement tombé dans l’oubli… « Jacques Verges m’a tout appris », aime-t-il rappeler.

 

« Monstre sacré »

 

« Il avait le génie de l’audience et plaidait merveilleusement bien. Il était courageux, lucide, très cultivé, bon vivant bien que menant une vie spartiate. Il fallait en avoir sous la robe, en 1956 avec seulement deux ans de barre, pour oser remettre en cause la légitimité des tribunaux militaires français qui condamnaient à mort les partisans du FLN. La plupart de ses confrères ont d’ailleurs été abattus », évoque Me Florand. Celui-ci rappelle que Verges, qui théorisera la défense de rupture, fut aussi un résistant de la première heure. Avec Roland Dumas, Achoui et quelques autres, il vient de déposer les statuts de l’Association des amis de Jacques Verges dont il sera le premier président. « Vergès fut l’un des derniers monstres sacrés du barreau du XXe siècle. Il serait dommage que sa parole, sa manière de penser la Justice disparaisse avec lui », considère Me Florand, qui prépare un livre sur ses dix années passées aux côtés du « Maître ».

 

Note(s) :

 

UN JOUR, UNE HISTOIRE

 

Illustration(s) :

 

On verra Me Jean-Marc Florand au procès des agresseurs de son ex-confrère Karim Achoui, qui s’ouvre lundi aux assises de Paris . En médaillon, Jacques Vergès, le sulfureux avocat récemment disparu. Photo d’archives A. MARCHI

 

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