28 Juin 2007

Qui veut la peau de Me Achoui ?

Le Point, no. 1815


Société, jeudi 28 juin 2007, p. 61

Karim Achoui
L’avocat qui sent le soufre

Olivia Recasens; Christophe Labbé; Jean-Michel Décugis

 

Qui veut la peau de Me Achoui ? L’avocat du grand banditisme a certainement déplu à l’un de ses clients… Enquête.

 

« Voilà, c’est arrivé. » Ce sont les premiers mots que Karim Achoui a glissés à sa compagne venue lui rendre visite à l’hôpital Georges-Pompidou. Un avocat qui se fait calibrer en plein Paris, on n’avait encore jamais vu ça. Il était 22 h 15 le 22 juin, boulevard Raspail, lorsque le passager d’un scooter, casque intégral et tenue noire, a fait feu à trois reprises sur l’avocat du grand banditisme, alors qu’il sortait de son cabinet accompagné de son amie. Deux balles de 11.43 qui ont failli mettre un terme à une carrière sulfu-reuse. A 39 ans, le pénaliste parisien, qui se rétablit lentement, sous protection poli-cière, a tout du personnage de roman noir. Jusqu’aux 15 000 euros en liquide qu’il portait sur lui vendredi soir. Le matin, l’avocat avait été condamné à un an de prison avec sursis, 10 000 euros d’amende et cinq ans d’interdiction d’exercer pour « complicité de faux et usage de faux » dans une affaire l’opposant à son ex-épouse, fille d’un commissaire de police (1) .

 

Toujours tiré à quatre épingles, ce séducteur flamboyant qui roule en Mini Austin dernier cri ne passe pas inaperçu dans le monde des robes noires. C’est avec Me Jean-Marc Florand, un disciple du détonnant Jacques Vergès, que Karim Achoui, fils de bistrotiers kabyles, a fait ses premières armes. C’était en 1993. Sept ans plus tard, il s’imposait comme l’avocat du Milieu parisien en décrochant un non-lieu pour un braqueur du « Gang de la banlieue sud », Michel Lepage, poursuivi dans une affaire de stupéfiants. La consécration viendra lorsqu’il sera choisi par les Hornec, dits « les frangins de Montreuil », que la police considère comme les vrais parrains de la pègre dans la capitale. Par deux fois, ce brillant pénaliste fera sortir de prison le benjamin de la fratrie, Marc, dit « le Forain ». « Dès qu’un membre du clan des « H » se faisait accrocher, Achoui rappliquait et récupérait le dossier », se rappelle un enquêteur qui a traqué les « manouches de Montreuil ». Pour certains policiers, l’avocat aurait même servi de « chèvre » à ses dépens lors de l’assassinat, à l’automne 2000, d’Antonio Lagès, dit le Portugais. C’est en rejoignant son avocat, Karim Achoui, dans un restaurant de l’avenue George-V, à Paris, que Lagès a été abattu de deux décharges de fusil de chasse. Une exécution pour laquelle les Hornec ont été soupçonnés sans que la justice ait rien prouvé contre eux. Récemment, Mario et Jean-Claude, les deux autres frères « H », tombés en novembre 2006 pour trafic de cocaïne, avaient, après une courte brouille, de nouveau appelé à la rescousse Me Achoui. Avec une clientèle de caïds qui paie cash, le train de vie de l’avocat faisait jaser, tout comme les soirées privées où il s’affichait avec de gros voyous. « Dîner avec un client délinquant, ce n’est pas sortir de la légalité, souligne Me Missistrano, conseil de Karim Achoui. Sa réussite a suscité des jalousies. »

 

Liaisons dangereuses

 

A force de fréquenter les voyous, l’avocat du Milieu aurait-il franchi la ligne jaune ? En 2005, il a été entendu dans une affaire de racket exercé trois ans plus tôt par le clan Hornec à l’encontre d’un garagiste du Val-de-Marne. Me Achoui est alors soupçonné d’avoir conseillé à la victime de retirer sa plainte. Toujours en 2005, l’avocat a écopé d’une mise en examen pour complicité dans la spectaculaire évasion d’un autre de ses célèbres clients, Antonio Ferrara. Une opération commando menée le 12 mars 2003 à la prison de Fresnes pour libérer le « roi de la belle ». « Cette mise en examen ne tiendra pas, prédit Maurice Missistrano. La généralisation des écoutes fait que les avocats sont de plus en plus tributaires de ce que l’on peut dire sur eux. Même si rien n’est vrai, cela se retrouve dans la procédure. »

 

L’avocat du grand banditisme a-t-il été l’objet d’un règlement de comptes pour s’être trop impliqué dans les affaires de ses clients ou pour avoir déçu certains d’entre eux ? Chez les voyous, on n’a pas oublié ce deal malheureux passé par Me Achoui avec un magistrat pour faire revenir d’Algérie un gros voyou, en garantissant à tort à ce dernier qu’il ne connaîtrait pas la prison. Or ce type de clientèle qui souvent paie d’avance, jusqu’à 200 000 euros, exige du résultat. A la Crim’, on est serein. « C’est une affaire qui se résoudra vite, parce qu’elle crée trop de remous dans le Milieu », confie un enquêteur.

 

Jean-Michel Décugis, Christophe Labbé et Olivia Recasens

 

Note(s) :

 

1. Me Achoui a fait appel.

 

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