26 Fév 2011

« Alors, mon client est le roi des comédiens et les équipes de secours du SMUR 93 et de l’hôpital Beaujon sont des imbéciles », s’est indigné Me Jean-Marc Florand, l’avocat de Mohammed Abdallah.

Le Monde


Politique, samedi 26 février 2011, p. 10

FRANCE

Vraie ou fausse agression à la barre du tribunal de Bobigny ?
Six mois avec sursis requis contre un principal adjoint de collège qui se serait lui-même blessé

Yves Bordenave

 

Mohammed Abdallah, 47 ans, n’a pas fait le voyage depuis son île de La Réunion pour garder le silence. Costume gris clair, cheveux noirs plaqués sur le crâne, larges épaules, cet ancien principal adjoint du collège Pablo-Neruda à Pierrefitte (Seine-Saint-Denis) a un gabarit de boxeur poids moyen.

 

Ce jeudi 24 février, cet homme volubile et combatif comparaît devant le tribunal correctionnel de Bobigny. Campé à la barre, il n’est pas là pour s’en laisser conter. Il rend coup pour coup aux accusations de « dénonciation mensongère entraînant des recherches inutiles » que lui lancent ses juges.

 

La justice le soupçonne d’avoir inventé l’agression dont il dit avoir été victime le 10 novembre 2007 vers 21 h 50 au collège Pablo-Neruda et qui s’est matérialisée par un coup de couteau de cuisine dans l’abdomen et un coma – « profond; j’étais entre la vie et la mort », plaide-t-il – pendant quarante-huit heures.

 

Pour le représentant du ministère public, « la mystification » ne fait guère de doute. Selon le substitut du procureur, le prévenu voulait obtenir de son administration qu’elle le rapatrie vers La Réunion. Le magistrat du parquet qui a requis six mois de prison avec sursis voit là « un manquement grave à la fonction ».

 

L’affaire avait suscité une vive émotion. Parmi ses collègues, qui s’étaient mobilisés contre la violence et les conditions de travail difficiles dans les quartiers sensibles du « 9-3 », et parmi les hommes politiques. Le ministre de l’éducation d’alors, Xavier Darcos, s’était rendu à l’hôpital, au chevet du fonctionnaire, et, après avoir convoqué une réunion d’urgence sur la sécurité à Pablo-Neruda, Nicolas Sarkozy l’avait convié à l’Elysée. Bien qu’élevé au rang de victime emblématique d’une forme d’insécurité dénoncé comme inacceptable, le principal adjoint avait finalement décliné l’invitation.

 

A l’issue de leurs investigations, les enquêteurs de la police judiciaire (PJ) avaient relevé de nombreuses incohérences dans le récit de Mohammed Abdallah. A croire celui-ci, deux jeunes gens lui étaient tombés dessus alors qu’il avait accouru vers le fond de la cour, alerté par un bruit. Après lui avoir asséné « un violent coup » au visage, ils lui auraient planté un couteau de cuisine dans le ventre. A peine avait-il entendu « crame-le ! crame-le ! » qu’il avait sombré dans le coma. « Après, c’est le trou noir », raconte-t-il.

 

Aux enquêteurs, il n’avait pu décrire qu’un seul de ses agresseurs : un jeune Arabe d’environ 1,75 m. Problème : aucune trace, aucun indice n’a été relevé sur la scène de crime qui accréditerait cette thèse. Le seul ADN mis au jour sur le manche du couteau appartient à M. Abdallah et des experts médicaux diligentés par le juge ont mis en doute le niveau de gravité du coma dans lequel M. Abdallah a été plongé. La profondeur de la plaie était minime. La lame avait pénétré sur un centimètre, ne provoquant qu’une lésion bénigne. « Etonnant dans une telle circonstance », a souligné le ministère public.

 

« Alors, mon client est le roi des comédiens et les équipes de secours du SMUR 93 et de l’hôpital Beaujon sont des imbéciles », s’est indigné Me Jean-Marc Florand, l’avocat de Mohammed Abdallah. Tout en demandant la relaxe, Me Florand a déploré un dossier instruit à charge contre son client. « Pourquoi aurait-il monté cette histoire abracadabrante, a-t-il interrogé, alors qu’il était à Pierrefitte sur la base du volontariat ? ».

 

Depuis cet épisode, Mohammed Abdallah est retourné à La Réunion, où il a un poste au rectorat. Actuellement, il est en congé maladie, il ne travaille pas. Le jugement, mis en délibéré, sera rendu le 31 mars.

 

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