30 Mar 2013

L’ombre d’un doute

Libération


leMag, samedi 30 mars 2013, p. MAG20

L’ombre d’un doute


Dans les archives de «Libé», il y a quinze ans. La justice rouvre l’enquête sur les meurtres de Montigny-lès-Metz, pour lesquels Patrick Dils avait été condamné à perpétuité. En cause, la présence du tueur en série Francis Heaulme dans la région au moment des faits.

Marc PIVOIS

 

Chez Jacqueline et Jean Dils, chaque mur, chaque étagère portent une réalisation de leur fils Patrick. «Tout cela, il l’a fait en cellule», dit le père. Maquettes, peintures, reliures de livres, pieds de lampe. Une maison musée dédiée à Patrick Dils, 28 ans, emprisonné depuis l’âge de 16 ans. […] Mais chez les Dils, ce qui attire irrésistiblement l’oeil, c’est la baie vitrée. Derrière les rideaux, un talus haut de six à huit mètres au flanc touffu, cachant toute autre vue. En haut du remblai, sur les voies de garage de la gare de triage de Metz, on a retrouvé le 28 septembre 1986 les corps d’Alexandre Beckrich et de Cyril Beining, 8 ans, têtes écrasées à coups de pierres. Six mois plus tard, Patrick Dils avoue, puis se rétracte. Le 27 janvier 1989, la cour d’assises de la Moselle, siégeant à huis clos, fait de Dils le plus jeune condamné à perpétuité de France. Jacqueline et Jean Dils ont toujours été persuadés de l’innocence de leur fils. Dix ans plus tard, à Montigny-lès-Metz, dans la banlieue messine, la rumeur enfle, portée par les titres des magazines. «Erreur judiciaire», «Un innocent condamné à la place d’un serial killer», «Heaulme est le vrai coupable».

 

A l’origine, un fait exceptionnel dans les annales judiciaires : la commission de révision des condamnations pénales, composée de magistrats de la Cour de cassation, a décidé de rouvrir l’enquête. Le 30 novembre, elle a donné mission à l’un de ses membres, Jean Favard, d’étudier si un «fait nouveau» est «susceptible de faire naître un doute sur la culpabilité du condamné». L’avocat de Dils, Jean-Marc Florand, affirme détenir la preuve que Francis Heaulme, reconnu coupable de trois meurtres, soupçonné de neuf autres, est impliqué dans le double crime de Montigny. Jacqueline et JeanDils en sont persuadés depuis longtemps : «La première fois qu’on a entendu parler de lui, c’était par les journaux, en 1992, quand il a été arrêté. On a su qu’il était originaire de Metz, comment il tuait, ça a été comme une révélation.» L’avocat de leur fils a alors entamé un long travail de recherche :«Nous avons contacté tous les juges qui instruisaient un dossier sur Heaulme. Ceux qui ont répondu ont dit que le modus operandi ressemblait beaucoup. Et puis, un miracle est arrivé, grâce à l’adjudant Abgrall.»

 

L’adjudant-chef Jean-François Abgrall est l’enquêteur qui connaît le mieux Heaulme. Gendarme de la section de recherches de Rennes, il a passé des heures en tête-à-tête avec le tueur en série. Il reconstitue la vie de ce routard qui, durant des années, a écumé auberges de jeunesse, centres Emmaüs, hôpitaux de France et de Belgique. Heaulme, parfois, s’invente un crime dont il a lu les détails dans la presse. Par jeu, pour brouiller les pistes. Le gendarme ne joue pas, il vérifie. […] Il se souvient ainsi d’une déclaration du serial killer qui avait glissé qu’il avait effectué une «promenade à vélo le long d’une voie de chemin de fer, dans l’est de la France», avait «reçu des pierres jetées par deux enfants», avait vu «plus tard» les «corps de deux enfants, près de wagons, non loin de poubelles et d’un pont».Abgrall interroge l’ordinateur central. Il ne trouve rien. L’affaire étant jugée, elle a disparu de la mémoire informatique.

 

Le gendarme se replonge dans ses dossiers, transmet une nouvelle note qui arrive, six mois plus tard, sur le bureau de Me Florand. «Tout concorde,affirme l’avocat, comme lors de chacun de ses meurtres, Heaulme s’était fait hospitaliser avant et après les faits. Les enfants ont été tués en septembre 1986, et on a retrouvé la trace de son hospitalisation aux mois d’août et d’octobre de la même année dans des établissements de Metz.»Autre fait troublant : en 1989, Heaulme a étranglé un jeune Belge à qui il avait demandé un renseignement et qui n’avait pas répondu. Il ne parlait que le flamand. Cela avait suffi pour déclencher la furie du tueur. «On peut imaginer sans mal l’état dans lequel les enfants ont pu mettre Heaulme en lui jetant des pierres», argumente l’avocat. Le problème, c’est que rien ne prouve que les enfants aient jeté des pierres ce jour-là. Seuls les journaux ont évoqué qu’ils avaient l’habitude de s’amuser ainsi. Et puis, le tueur, entendu à deux reprises dans sa prison par Jean Favard, nie être l’auteur des meurtres. […]

 

Les policiers qui avaient arrêté Dils sont persuadés que Heaulme s’est nourri d’articles de l’époque pour «inventer une fable». Dès sa première audition le 1er octobre, l’adolescent est dans le collimateur des enquêteurs. Le 28 avril, Dils est interrogé jusqu’à minuit. Le lendemain, à 10 heures, il craque.«J’ai vu deux vélos d’enfants au pied du talus. Le jour tombait. Sur le talus, j’ai aperçu deux garçonnets. J’ai reconnu Alexandre. Pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai pris une pierre.» Dils dit avoir frappé Cyril, puis Alexandre. Il désigne les pierres avec lesquelles il a frappé. Il raconte «le bruit que cela faisait», «c’était comme le bruit d’un melon qu’on écrase». Il décrit son retour chez lui avec un luxe de détails. «J’ai mis mes habits sur le tas de linge sale dans la chambre de mes parents. Je ne sais pas s’ils étaient tachés.» Après s’être «lavé les mains pleines de sang et de terre», il dîne en famille, comme si de rien n’était. Le 15 mai, au juge, il explique mieux son geste: «C’est comme si je ne pouvais pas faire marche arrière, comme si j’étais hors de moi.» Le 30 mai, il se rétracte. Pour ses parents et son avocat, ce sont des aveux «induits par la police». Les jurés d’assises ont été pourtant convaincus, en le condamnant, sans preuve matérielle indiscutable, à la prison à perpétuité.

 

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