06 Jan 2011

Les maîtres du barreau

Valeurs Actuelles, no. 3867


Portrait, jeudi 6 janvier 2011, p. 28

Les maîtres du barreau

Gaetner Gilles

 

Justice Dupond-Moretti, Vergès, Metzner, Leclerc, Badinter : de grands avocats, à coup sûr. Mais comment travaillent-ils ? Et quel est leur secret pour convaincre ? Deux livres nous les font découvrir.

 

Le monde des avocats a toujours fasciné. Qui ne se souvient des fameux dessins de Daumier ou de René Floriot, l’un des plus célèbres avocats du XXe siècle ? Sous la IIIe République, quand l’Ena n’existait pas, les avocats régnaient en maîtres au Parlement. Sous la Ve, ils se sont effacés au profit des hauts fonctionnaires. Avant de revenir en force en politique. C’est même une folie : ne voit-on pas des députés, les François Hollande, Noël Mamère, Catherine Vautrin, Jean-François Copé, François-Michel Gonnot, prêter serment ? À deux reprises depuis 1958, un avocat a succédé à un énarque à la présidence de la République : en 1981, François Mitterrand, à Valéry Giscard d’Es – taing; en 2007, Nicolas Sarkozy, à Jacques Chirac…

 

Ce n’est pas un hasard si, depuis quelques années, des séries télévisées comme Avocats et Associés connaissent un franc succès.

 

Deux livres viennent d’être publiés sur ceux que l’on appelle les «bavards». Le premier, Parcours d’avocat(e)s, a eu l’excellente idée de nous faire découvrir l’itinéraire de dix grands maîtres du barreau. Un choix forcément arbitraire puisque la France compte près de 50 000 avocats. Pourtant, cet ouvrage écrit par deux auteurs (Christophe Perrin et Laurence Gaune) qui ne sont pas journalistes judiciaires, et donc a priori peu familiers des prétoires, est une réussite. D’abord parce que le récit fait par les dix avocats s’apparente à une introspection, à une sorte d’autoanalyse où chacun raconte avec beaucoup de liberté les dessous d’un métier qui tantôt fait peur (ah ! les honoraires), tantôt suscite une grande admiration. Ensuite, ce livre, très facile d’accès – tous les candidats-avocats devraient le lire -, comporte une partie pédagogique qui traite des définitions juridiques que l’on se doit de savoir… sous peine de passer pour un inculte.

 

De toutes ces vies, l’une apparaît totalement atypique : celle d’Éric Dupond-Moretti, du barreau de Lille, mais dont la notoriété dépasse largement le nord de la France. Imposant, voix de stentor, réputé pour son caractère volcanique, remarquable orateur, Dupond-Moretti n’est pas, comme on dit, fils d’archevêque. Tant s’en faut. Ses études, il les poursuit en travaillant dans des boîtes de nuit ou des restaurants.

 

Il a même creusé des caveaux dans les cimetières… Au bout d’un an de pratique professionnelle, Dupond-Moretti s’installe. Modestement. Dès lors, l’avocat lillois ne va cesser d’arpenter la France, de tribunaux en tribunaux. C’est évidemment lors de l’affaire d’Outreau que la France entière découvre sa flamme et son talent, lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire sur ce drame. Avec force, il dénoncera la piteuse instruction du juge Fabrice Burgaud qui conduisit à l’incarcération pendant de longs mois de treize innocents.

 

Autre avocat atypique dont on parle beaucoup ces temps-ci : Olivier Metzner. Au départ, rien ne prédestinait ce fils d’agriculteurs de l’Orne à choisir le barreau. Jusqu’à ce qu’il lise le Procès de Kafka. Jusqu’à ce qu’il fréquente l’école primaire où il découvre l’injustice… Voilà en un raccourci presque caricatural les raisons qui le poussent à entrer dans les années 1970 à la faculté de droit de Caen. Il prête serment en 1975. Pas de piston. Pas de maître. Pas de références : le jeune Metzner se débrouille tout seul. D’abord, il défend quelques voyous. Grâce à sa parfaite connaissance du code de procédure pénale, il les sort de prison pour des fautes de procédure qu’il est l’un des rares à détecter. Dans les années 1980, il change de clientèle, devenant le conseil privilégié des élites qui connaissent quelques soucis avec la justice. C’est ainsi qu’il devient l’avocat de Jean-Maxime Lévêque, ex-président du Crédit Lyonnais, de Jean-Marie Messier, ancien patron emblématique de Vivendi, et tout récemment de Dominique de Villepin, dont il obtient en première instance la relaxe dans l’affaire Clearstream. Ou encore de Jérôme Kerviel, le trader qui fit perdre 4,9 milliards d’euros à la Société générale.

 

Une compétence multicartes et une grande pugnacité

 

Avec Gilles-Jean Portejoie, du barreau de Clermont-Ferrand, c’est un tout autre avocat que nous découvrons. Certes, il affiche un point commun avec les deux précédents – une origine modeste. Certes, il a, comme eux, connu le déclic qui lui a fait embrasser la carrière : la légendaire émission de télévision de Pierre Dumayet, En votre âme et conscience. Les points communs s’arrêtent là, car M. le bâtonnier Portejoie – il l’a été en 1987 et en 1988 – affiche une compétence multicartes. Il fait dans la politique, puisqu’il est le défenseur attitré de Michel Charasse et a également été le conseil de l’ancien député socialiste des Vosges, Christian Pierret. Il a occupé un temps les fonctions de premier adjoint au maire de Clermont-Ferrand.

 

Il fait également dans le showbiz puisqu’il fut il y a peu l’avocat de Johnny Hallyday, soupçonné un temps de viol avant d’obtenir un non-lieu. Il fut aussi au début des années 2000 l’avocat d’Éric Vigne, accusé d’avoir assassiné par étouffement son épouse, la célèbre Lolo Ferrari. Grâce à une formidable pugnacité, Me Portejoie obtiendra un non-lieu pour son client en février 2007.

 

Comment ne pas évoquer le maître, l’exemple par excellence pour bon nombre d’avocats ? C’est d’Henri Leclerc dont il s’agit. Leclerc le militant. L’avocat des leaders étudiants de Mai 68. L’infatigable défenseur de la liberté de la presse. L’inégalable avocat d’assises qui obtiendra l’acquittement du médecin anesthésiste de Poitiers, Bakari Diallo, accusé d’avoir entraîné la mort d’une de ses patientes en sabotant les tuyaux d’anesthésie… Leclerc, qui obtiendra encore l’acquittement de Richard Roman accusé d’avoir violé puis assassiné la petite Céline Jourdan. Leclerc enfin, le fantastique orateur. L’égal d’un Émile Pollak ou d’Albert Naud, qui fut son premier patron.

 

L’art oratoire, précisément, le chroniqueur judiciaire de France Info, Matthieu Aron, à la voix si limpide, a eu l’idée de regrouper les Grandes Plaidoiriesdes ténors du barreau, et c’est le second ouvrage.

 

Personne n’est oublié. Tous les maîtres du barreau sont cités. De Gisèle Halimi à Jean-Marc Varaut en passant par Jacques Isorni, Paul Lombard, Gilbert Collard, Jean-Yves Le Borgne, Éric Dupond-Moretti, Jacques Vergès, l’inventeur de la fameuse «défense de rupture», et, bien sûr, Robert Badinter qui, à l’occasion du vote de l’abolition de la peine de mort, prononcera le 17 septembre 1981 un discours d’anthologie à l’Assemblée nationale. Lequel résonne encore dans les oreilles de tous les députés présents ce jour-là. Qui peut avoir oublié ces mots à jamais gravés dans l’Histoire : « Je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems «À mort Buffet ! À mort Bontems», se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort ! » Étonnantes, ces quelques lignes. Simples. Compréhensibles par tout le monde. Et très démonstratives.

 

Dans un genre différent – il n’avait pas la fougue de Badinter -, mais tout aussi efficaces étaient les plaidoiries de Jean-Marc Varaut, aujourd’hui disparu. « Pour plaider, il ne suffit pas de parlercomme on parle. Il ne suffit pas d’une voix, d’un timbre et des choses à dire. Il faut ordonner son discours. » Toute plaidoirie, disait Varaut, commence par l’exorde qui doit donner aux juges l’envie d’écouter. À cet égard, Jean-Marc Varaut était un orfèvre. Écoutons-le, cet après-midi du 24 mars 1998, lorsqu’il commence à plaider pour Maurice Papon : « Ce procès tardif porte sur des événements, des actions, des abstentions et des instructions qui se situent au-delà du demi-siècle. C’est comme juger en 1848 les acteurs de la Terreur et le génocide de la Vendée; en 1926, les communards pour leurs crimes de 1870 et les versaillais pour leurs abominables représailles; en 1972, les exécutions pour l’exemple de 1917. Comme si l’on devait juger la complicité des autorités françaises dans le génocide du Rwanda en l’an 2052 »… Avec Varaut comme avec Badinter, la pédagogie demeure souvent – toujours ? – l’épine dorsale de la plaidoirie.

 

«L’homme le plus respecté peut être victime de la justice»

 

Jean-Marc Florand, qui connaîtra son heure de gloire avec l’acquittement de Patrick Dils, accusé d’avoir tué deux très jeunes enfants, préfère s’en référer à l’Histoire. Plus exactement aux citations de magistrats ou aux écrits de grands anciens, comme ceux de René Floriot. C’est ce qu’il fait ce 24 avril 2002 lorsqu’il se présente pour Dils devant la cour d’assises des mineurs du Rhône en citant des passages des Erreurs judiciaires « L’homme le plus honnête, le plus respecté, peut être victime de la justice. Vous êtes bon père, bon époux, bon citoyen et marchez la tête haute. Vous pensez que vous n’aurez jamais aucun compte à rendre aux magistrats de votre pays. Quelle fatalité pourrait vous faire passer pour un criminel ? Cette fatalité existe, elle porte un nom : l’erreur judiciaire. Vous vous croyez protégé par votre réputation, votre réussite professionnelle, vos relations et vous demeurez persuadé que l’erreur judiciaire ne frappe que les humbles, les êtres frustes, les malchanceux et la mauvaise étoile. Rien n’est plus faux, elle frappe les puissants et les humbles. » Efficace, cette citation ! Surtout auprès des jurés populaires d’une juridiction criminelle.

 

Comment ne pas terminer une fois encore par Éric Dupond-Moretti, qui sait frapper là où ça fait mal. Là où les jurés, enclins peut-être à ne pas épargner tel ou tel accusé, subitement se disent : «Ah non, c’est trop, on ne peut pas faire ça !» C’est sans doute ce qui s’est passé ce 3 décembre 2008 devant la cour d’assises du Gard qui jugeait en appel un ancien international de rugby, Marc Cécillon. Il avait tué sa femme alors qu’il avait trois grammes d’alcool dans le sang. Le cas Cécillon, c’est l’histoire de la dérive d’un homme qui a eu du mal à assurer sa reconversion après sa retraite de rugbyman. En première instance, il a écopé de vingt ans de réclusion.

 

Au cours de sa plaidoirie, Dupond-Moretti tente un coup de poker en dressant un parallèle avec la mort terrible de Marie Trintignant. Voilà ce qu’il dit :« Marc Cécillon a commis son crime sous l’emprise de la passion, à un moment où il n’avait pas le contrôle de ses actes. Quelle différence avec Bertrand Cantat qui bat sa femme et qui prend huit ans ? Cantat, il ne rencontrera pas Cécillon en prison, il est sorti. La troisième circonstanceatténuante, c’est sa dépression. Mais il la soigne au pastis, lui ! Ah ! bien sûr, on peut lui reprocher de ne pas être allé voir un psy ! Mais vous l’imaginez, vous, cette bestiasse, allez voir un psy pour lui dire qu’il est devenu une merde ? » La référence à Cantat sera payante : Cécillon est condamné à quatorze ans de réclusion. Six de moins qu’en première instance.

 

A lire

 

Parcours d’avocat(e)s, de Christophe Perrin et Laurence Gaune, éditions Le Cavalier bleu, 208 pages. 18 €. Les Grandes Plaidoiries des ténorsdu barreau. Quand les mots peuvent tout changer, de Matthieu Aron, Éditions Jacob-Duvernet, 300 pages, 19,90 €.

 

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