09 Mai 2014

Le Nouvel Observateur – Mort d’Audrey : la passivité coupable des gendarmes

nouvelobs

L’Etat est condamné pour « faute lourde » après le meurtre d’Audrey Vella. Les plaintes répétées de la jeune femme, victime de violences conjugales, étaient restées sans suite.
Audrey Vella n’aurait jamais dû mourir ! C’est en substance ce que vient de reconnaître le tribunal de grande instance de Paris en condamnant l’Etat à verser 132.000 euros à la famille de cette jeune femme de 30 ans tuée de plusieurs coups de couteau en mars 2007 par son ex-compagnon. Audrey Vella avait en effet à trois reprises porté plainte contre son futur assassin à la gendarmerie de Nanteuil (Oise) où elle habitait. Sans que cette gendarmerie réagisse.

A chaque fois, Audrey Vella avait pourtant donné des preuves irréfutables du calvaire que lui faisait subir son ex-compagnon : il n’avait jamais accepté qu’elle se sépare de lui. Ce jeune homme, Hervé Vincent-Sully, assaillait en effet Audrey de SMS tous plus menaçants les uns que les autres. Y compris lors de ses passages dans la gendarmerie de Nanteuil.

> De nombreux exemples figurent dans « Qui a tué Audrey ? », livre co-écrit par Hervé Algalarrondo et Hélène Mathieu (éditions Fayard)

Nous sommes le 23 novembre 2006, six mois avant la mort d’Audrey. Le matin, elle a reçu 83 appels et 19 texto. Epuisée, apeurée, elle va une troisième fois porter plainte à la gendarmerie. Elle montre au gendarme ses texto :

Va chez les keufs espèce de sale pute, quand je vais te voir, je vais de refaire ta gueule, vieille pute. »

A la gendarmerie où il a compris qu’Audrey se trouvait, il continue : « Commence à trouver un tuteur à ta fille. »

Si les mots ont un sens, c’est bien d’une menace d’assassinat qu’il s’agit. Qu’ont fait les gendarmes de Nanteuil ? Rien, ou presque. Ils ont juste entamé une procédure de vérification des appels émis par le harceleur, Audrey leur ayant donné son numéro de téléphone. Mais le gendarme qui a transmis la demande à l’opérateur téléphonique s’est… trompé dans la transcription du numéro.

Le gendarme interrogé lors du procès

Hervé Vincent-Sully a été condamné deux fois, en première instance et en appel, à 25 ans de prison. En appel, l’avocat de la famille Vella, Me Florand, a fait témoigner le gendarme qui a reçu la première plainte d’Audrey. Une déposition pathétique. Le gendarme a plaidé l’inexpérience : il avait 25 ans et Nanteuil était son premier poste. « Je ne savais pas qu’il fallait faire des procès-verbaux d’investigation, les plaintes, ça n’a pas été acté », a-t-il notamment déclaré. Problème : il avait un supérieur hiérarchique. Mais celui-ci n’a pas davantage réagi. Que se passe-t-il donc de si grave à Nanteuil, a demandé en substance au témoin Me Florand, pour que la gendarmerie ne se soit pas saisie du cas d’Audrey ? Réponse du gendarme :

Il y avait des accidents routiers, des camions renversés, ça prend du temps. »

Ce jeune gendarme a été sanctionné d’un blâme. Mais sa hiérarchie a été épargnée. Son supérieur direct a même été promu peu de temps après.

Même impunité du côté de la justice : le parquet de Senlis, informé, n’a pas réagi non plus. A l’audience, en appel, l’avocat général, Michel Salzman a parlé « de faillite momentanée de l’institution ».

C’est cette « faillite » que vient de condamner le tribunal de grande instance de Paris. « L’absence de réaction des services de gendarmerie a, à l’évidence, entretenu chez M. Vincent-Sully un sentiment d’impunité et l’a conduit à réitérer des actes de violence de plus en plus graves », écrit-il dans son jugement.

Pot de fleurs

Après l’assassinat de sa fille, Martine Vella s’est rendue à la gendarmerie de Nanteuil pour essayer de comprendre pourquoi. Pourquoi les gendarmes n’avaient pas bougé. Elle a été reçue par un gradé qui a bafouillé : « Vous savez, madame, les plaintes, ça va du pot de fleurs cassés… » Martine Vella l’a coupé : « Ce que vous dites est inadmissible. Pot de fleurs ! Ma fille, vous savez où elle est maintenant ? Je voudrais que vous imaginiez ce que je ressens. » La réponse du gendarme mériterait de figurer dans le « Guiness book » au titre de la réponse la plus stupide jamais faite par un membre des forces de l’ordre : « Madame, je ne peux pas savoir ce que vous ressentez, je n’ai jamais eu d’enfant assassiné ».

Hervé Algalarrondo – Le Nouvel Observateur