17 Sep 2013

Karim Achoui revient par la case victime

Libération


France, mardi 17 septembre 2013, p. 16

Enquête
Karim Achoui revient par la case victime
L’ex-avocat du «milieu» est partie civile dans le procès de ceux qui sont accusés d’avoir tenté de le tuer en 2007.

Patricia Tourancheau

 

L’ex-avocat du «milieu» Karim Achoui, rompu à la défense de bandits, qui avait basculé de l’autre côté de la barre en 2008 en tant qu’accusé de compromission avec un braqueur, se retrouve aujourd’hui partie civile aux assises à Paris. Six hommes sont jugés jusqu’au 4 octobre pour «tentative de meurtre en bande organisée» sur sa personne. Réchappé de justesse de ce règlement de compte au 11,43 (le calibre des truands) à la sortie de son cabinet boulevard Raspail, le 22 juin 2007, le sulfureux Me Achoui, ayant dû tomber la robe d’avocat à cause de démêlés avec la justice, fustige d’ores et déjà ce procès «pipé», qui manque d’envergure à ses yeux mégalos.

 

Grandiose. Ce fils d’un Kabyle de Boulogne-Billancourt, ouvrier chez Renault devenu cafetier, qui prit sa revanche sociale en devenant avocat chez son prof de fac, Jean-Marc Florand, cultive le goût du luxe, du vedettariat, et du grandiose. Le flamboyant aux cheveux gominés, costumes Smalto et souliers pointus Berluti (1), s’accommode mal de ces six voyous de bas étage, renvoyés aux assises, qui rabaissent sa tentative d’assassinat au rang du fait divers; lui qui la voyait en «crime politique». Du coup, la victime entend «en découdre» avec un commissaire ayant permis d’identifier une partie de la bande, à commencer par Ruddy Terranova, 35 ans, islamo-délinquant, qu’il avait utilisé un temps comme «source officielle» avant de le radier. Prompt à dégainer la thèse du complot monté par la police pour «l’éliminer professionnellement», Karim Achoui a pourtant été condamné à quatre reprises pour «diffamation» envers ce commissaire dans trois interviews et son livre, l’Avocat à abattre – que Bibi Naceri compte adapter au cinéma, avec Karim Achoui dans son propre rôle sur la scène de crime.

 

Il n’empêche que Achoui a formellement identifié Ruddy Terranova comme étant le tireur casqué à la visière relevée qui lui a logé deux balles dans le corps, le 22 juin 2007, puis a essayé de l’achever avec un Colt qui s’est enrayé. Un témoin clé, Daoud Thiam, a expliqué (avant de se rétracter) que Terranova lui avait proposé de conduire le deux-roues lors de ce fait d’arme pour «entrer dans la cour des grands». Outre ce désir d’être reconnu par les «voyous de la place de Paris», l’ordonnance de mise en accusation souligne que Ruddy Terranova aurait agi «pour le compte de Djamel Hakkar – originaire de la cité Pablo-Picasso de Nanterre et proche d’Antonio Ferrara -, alors en détention, et ce afin d’éteindre une dette de 50 000 euros qu’il avait contractée envers celui-ci». A ses côtés dans le box, Djamel Hakkar, 35 ans, l’un des quatre frères d’une «famille de trafiquants de drogue»connue de la police, continuera à démentir. Il concédera avoir croisé «vite fait» en prison certains émissaires comme Brahim Bordji et Nordine Kherbache, tous deux chauffeurs-livreurs, ainsi que l’intermédiaire supposé Jacques Haddad, 46 ans, figure du banditisme de Montreuil.

 

Casting. L’accusation qui se base sur la téléphonie tient Jacques Haddad pour «le correspondant habituel de Ruddy Terranova entre le 28 mai et le 24 juin 2007» et pour l’un des participants à la réunion préparatoire le soir du 13 juin 2007 chez Terranova à Aubergenville (Yvelines). Comparaît également le pilote supposé de la moto ayant convoyé le tireur, Mamadou Ba, 31 ans, de Drancy (Seine-Saint-Denis), qui nie. Ce casting déçoit profondément Karim Achoui : «J’aurais aimé qu’au terme de six années d’instruction, l’enquête révélât autre chose que ce qui nous est proposé, c’est-à-dire six personnes que je ne connais pas, sans mobile.»

 

Certes, la brigade criminelle de Paris n’a pas établi officiellement les raisons de la famille Hakkar, si tant est qu’elle soit à l’origine du contrat sur l’avocat. Mais une rumeur persistante dans le milieu du banditisme, colporte un mobile inavouable tant pour le commanditaire que pour la victime. Selon plusieurs sources occultes, «la famille Hakkar aurait confié 3 millions d’euros à Me Achoui pour les placer dans l’immobilier en Algérie, et reprochait au baveux de les avoir étouffés, d’où la décision de le fumer». De pures médisances pour Achoui, qui avait signalé, pêle-mêle, aux enquêteurs un vague contentieux avec la famille Hakkar parmi de multiples autres pistes de clients mécontents, de secrétaires évincées, d’un complot policier, de son ancienne belle-famille, etc. Sans compter les menaces d’Abdelhadi Z., détenu au Maroc pour importation de tonnes de cannabis, qui exigeait le remboursement «d’une partie des 50 000 euros versés» afin de défendre sa compagne mouillée dans le trafic. Interrogé par la PJ, cet homme a maintenu ses griefs contre Achoui tout en se démarquant du règlement de compte, étonné toutefois que «personne n’ait tenté de le tuer plus tôt». Radié du barreau, Achoui a trouvé un filon avec la Ligue de défense judiciaire des musulmans qu’il a lancée hier soir pour son come-back.

 

Photo Marc Chaumeil

 

(1) «Libération» du 18 septembre 2008 et «Next» du 4 septembre 2010.

 

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