14 Mar 2011

Quand la justice inégalitaire bafoue les morts de la misère

l’Humanité


Cuisine, lundi 14 mars 2011

Quand la justice inégalitaire bafoue les morts de la misère

Pierre Duquesne

 

Lamentable, le procès de l’incendie meurtrier du boulevard Auriol, qui a fait 17 morts en 2005, a été reporté sine die.

 

«Six ans pour ça ! » « On s’en fout de nous ! » « Une honte ! » Les parties civiles du terrible incendie de l’immeuble Vincent-Auriol de Paris, en 2005, n’ont exprimé leur exaspération qu’après le renvoi sine die, jeudi soir, d’un procès qui fut aussi chaotique que pathétique.

 

Deux demi-journées pour traiter de ce drame qui causa la mort de 17 de leurs proches, dont 14 enfants, avaient déjà de quoi les faire enrager, quand le délinquant télévisuel Éric Zemmour avait eu droit, lui, à trois demi-journées pour s’expliquer devant la justice. Et pourtant, les familles sont restées calmes le premier jour d’audience, dans une salle où de nombreuses mères de famille en boubous ont dû rester debout. Silencieuses encore, le lendemain, devant une juge inaudible qui ânonnait à voix basse des pièces d’instruction sans lever les yeux vers le public. Ce sont les larsens d’une sono pourrie qui siffla provisoirement la fin de ce procès caricatural. L’affaire déménagea alors vers la 1re chambre civile du TGI de Paris. Comme un triste symbole d’une justice à deux vitesses, cette salle majestueuse et bien équipée avait été désertée après le renvoi du procès Chirac sur les emplois fictifs de la mairie de Paris. « Quand il s’agit de juger des catastrophes comme AZF, le Mont-Sainte-Odile, le tunnel du Mont-Blanc ou de préparer le procès d’un ancien chef de l’État, l’institution judiciaire sait réparer les micros, trouver les salles et des jours d’audience ! » s’emporta l’avocat Jean-Marc Florand pour demander la tenue d’un procès équitable, et que les familles soient entendues.

 

« Le logement, le procès, l’instruction, tout est une mascarade depuis le début », enrageait jeudi soir, Monina Kanouté, parente de disparus. « Dans ce tribunal, il n’y a pas les vrais coupables d’un incendie qui est criminel, comme l’ont dit les experts », regrettait le discret Abdoulaye Cissé, père de quatre enfants emportés par les flammes, qui s’étonne encore qu’aucune audition n’ait été organisée par les enquêteurs pendant des mois. L’entreprise qui a installé du contreplaqué dans la cage d’escalier pour éviter des cas de saturnisme et l’association en charge de l’édifice étaient les seuls prévenus. Les seuls lampistes. « L’enquête n’a jamais approfondi la piste d’un manquement de l’administration », ajouta l’avocat Tarik Abahri. Signataire du bail avec l’association gérante, l’État s’était engagé, dès 1991, à « un relogement définitif au bout de trois ans ». Quatorze ans plus tard, les familles vivaient toujours dans cet immeuble montré dans un reportage de France 2 qui avait dénoncé ses conditions vétustes. « C’est parce qu’on est noirs ! » n’a pu se retenir une jeune rescapée, quelque peu égarée par tant de mépris dans la salle des pas perdus. Personne ne lui a dit que sa seule faute, dans ce pays, c’était d’avoir été pauvre.

 

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