28 Juin 2011

« Son humilité et sa discrétion sont exemplaires, c’est un grand, de ceux qui ne font ni bruit, ni effets de manche. S’il y avait un avocat général parfait, il rentrerait dans les clous ! », admire Me Jean-Marc Florand, pourtant connu pour avoir la dent dure contre les magistrats.

Le Figaro, no. 20809


Le Figaro, mardi 28 juin 2011, p. 12

France Société

Le dernier réquisitoire d’un avocat général exemplaire
François-Louis Coste vient d’obtenir l’acquittement de Loïc Sécher. En 2002, il avait déjà obtenu celui de Patrick Dills. Au moment où il prend sa retraite, il livre son analyse sur la justice.

Delphine de Mallevoüe

 

JUSTICE La pièce aura duré près de quatre décennies. Sur les planches du parquet de Paris, Lyon, Grenoble, Amiens… François-Louis Coste, haut magistrat estimé de la profession, quitte la scène judiciaire où il aura représenté le ministère public dans les affaires criminelles les plus célèbres.

 

Chacun de ses pairs lui jalouserait le dernier acte de sa carrière : avoir requis l’acquittement de Loïc Sécher, jeudi dernier, lors du procès en révision de cet ouvrier agricole, injustement condamné pour viols sur une mineure et emprisonné à tort pendant sept années. Belle sortie. La symbolique eût des accents de scénarisation, si elle n’avait pas été l’oeuvre des jeux calendaires. à 65 ans, François-Louis Coste est le seul magistrat à avoir requis et obtenu l’acquittement dans deux cas d’erreurs judiciaires. Sécher, et Dils avant lui. La seule crânerie que cet homme modeste s’autorise.

 

« Son humilité et sa discrétion sont exemplaires, c’est un grand, de ceux qui ne font ni bruit, ni effets de manche. S’il y avait un avocat général parfait, il rentrerait dans les clous ! », admire Me Jean-Marc Florand, pourtant connu pour avoir la dent dure contre les magistrats.

 

Son humanité aura plongé les bancs dans un silence ébahi au procès Sécher. « Je m’incline, Monsieur, et je salue votre courage… », a-t-il dit à Loïc Sécher dans une fraternité bouleversante. « Il a toujours fait preuve d’une très grande intégrité morale et intellectuelle, d’un grand courage aussi », reconnaît le célèbre pénaliste Me Éric Dupond-Moretti.

 

« Dans un box, il ne peut pas y avoir de monstres, confie François-Louis Coste. Moi je n’y ai vu que des concitoyens qui, un jour, dans l’ordinaire de leur vie, de nos vies, ont basculé. Tout fautif qu’il soit, un accusé est un des nôtres. Et c’est précisément pour cela qu’il est jugeable par nous. On est tous au même niveau, même si on n’a pas la même fonction dans la salle d’audience. » Comme un acteur avec ses personnages, le haut magistrat a toujours estimé essentielle l’identification au prévenu, afin d’en saisir les contours et la profondeur. D’y trouver sa vérité. « On peut éprouver mille émotions envers l’accusé et, malgré tout, garder la distance exigée par la fonction », assure-t-il.

 

Mais l’heure est aux cartons. Le procès Barbie, la branche lyonnaise d’Action directe, l’affaire Botton… L’intensité de tant d’années partira tout à l’heure dans cinq piteux caissons, après que l’épouse du magistrat eut exceptionnellement obtenu l’autorisation de garer sa voiture dans la cour du palais.

 

Matin singulier que ce samedi où les couloirs dédaléens du palais, vidés, s’emplissent des volées de cloche de la Sainte Chapelle, enclavée à ses pieds. Le bureau de l’avocat général est là, entre l’église autrefois dépositaire des épines du Christ et la grande cour d’assises, là où se jouent la perpétuité des uns et l’éternité des autres. Les meubles aux pieds usés supportent tant bien que mal les tonnes de dossiers. Le tabac de sa pipe a définitivement imprégné les murs. « Tout à l’heure, je remettrai ma robe dans sa housse », dit-il dans ce sourire chargé de conjurer les peines.

 

Précision et méthode

 

Le capharnaüm de son antre est lui aussi trompeur. « Le désordre de son bureau est inversement proportionnel à sa rigueur », s’amuse Hubert Delarue, bâtonnier d’Amiens et beau-frère du magistrat. Maniaque des faits, maître de la chronologie, intraitable des mots, la précision et la méthode sont, dit-il, la condition sine qua non pour éviter l’erreur judiciaire. C’est ainsi que, pour innocenter Patrick Dils, il s’est plongé « mot à mot » dans « l’analyse sémantique » de ses aveux. « On ne peut aller à l’audience que sur des éléments sûrs et vérifiés, pas sur des impressions », martèle-t-il.

 

Son inquiétude pour l’avenir du monde judiciaire est là : arrêter de sacrifier la vérité sur l’autel du temps qu’on ne se donne pas, de la facilité, des clichés. « On doit avoir une exigence de curiosité, être d’abord fidèle à la loi plutôt qu’à ses supérieurs hiérarchiques et, surtout, avoir un réel respect des témoins : brusquer, extorquer, suggérer conduit à trop d’erreurs », dit-il d’expérience. Allusion aux enquêtes de gendarmerie bâclées, à l’imprudence de certaines expertises psychiatriques.

 

C’est ce qu’il tient à transmettre de ses trente-huit ans de carrière. C’est pourquoi son analyse, où sont démontés un à un les mécanismes qui ont conduit à l’erreur, vient d’être versée au dossier Sécher

 

Illustration(s) :

 

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François-Louis Coste, dans son bureau du Palais de Justice, vendredi.

 

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