26 Sep 2011

« Ça pouvait se faire immédiatement », déplore Me Jean-Marc Florand

Le Monde


Politique, lundi 26 septembre 2011, p. 11

FRANCE

Incendie du boulevard Auriol : le récit des rescapés
Le 26 août 2005 à Paris, 3 femmes et 14 enfants avaient trouvé la mort dans la catastrophe

Catherine Rollot

 

Un psychologue qui décrit « l’enfer » vécu par les victimes, des avocats des parties civiles qui réclament le visionnage de reportages télévisés… Vendredi 23 septembre, la quatrième journée d’audience du procès de l’incendie du boulevard Vincent-Auriol, à Paris (13e), qui a fait 17 morts dont 14 enfants dans la nuit du 25 au 26 août 2005 et n’a duré qu’une demi-heure, a paru dérisoire au regard de l’intense émotion qui avait traversé la veille la salle du tribunal.

 

« Les mots de tête, de ventre, de gorge, le sentiment d’étouffement, de suffocation, de brûlure », que Jean-Michel Coq, 54 ans, maître de conférence en psychologie clinique, a constaté après la catastrophe chez les rescapés, comme l’indicible douleur, tout était déjà dans les témoignages de la douzaine de proches qui s’étaient succédé la veille. Jeudi, à la barre du tribunal, Oumou Diarra, en se présentant, a dit l’essentiel : « Je suis née le 10 du dixième mois de 1974, à Bamako, République du Mali. Je suis la maman qui a perdu cinq enfants… »

 

D’une voix blanche, Mme Diarra raconte cette « nuit inoubliable » et ce feu qui a piégé trois femmes et 14 enfants dans l’immeuble vétuste où elle habitait avec près de 130 personnes, pour la plupart d’origine africaine. « J’étais allée voir les enfants, je suis redescendue et même pas quinze minutes après, il y avait l’incendie, de la fumée dans l’escalier, on ne pouvait pas respirer, il y avait de grandes explosions… On a crié, on était tellement paniqués ! », se souvient Oumou Diarra, vêtue d’un costume traditionnel africain. « M. Diarra a pris la fenêtre », pour essayer d’escalader, mais « il est tombé, maintenant il est handicapé ». « On a perdu toute la famille », lâche-t-elle avant de s’écrouler en sanglots.

 

Dans son costume blanc, M. Diarra a ensuite pris la parole. Six ans après le drame, chez cet homme qui ne peut se déplacer aujourd’hui qu’avec l’aide d’une béquille, la colère a pris le dessus sur l’émotion. « Aujourd’hui, je suis très énervé, dit-il. Toutes les nuits, je ne dors pas à cause de cet incendie. Il y a un criminel, il faut le chercher et l’amener ici. » A ses côtés, l’une de ses filles remet en ordre ses mots qui s’embrouillent sous le coup de la douleur. Quelques minutes plus tôt, Hatouma avait parlé de la vie dans cet immeuble rongé par les moisissures, criblé de trous. « Mon petit frère avait de l’eczéma, de l’asthme, il y avait beaucoup de saturnisme, à cause de la peinture au plomb. »

 

Sa soeur Niamé a vécu ses quinze premières années au 20, boulevard Vincent-Auriol. « Je n’ai pas eu une enfance heureuse dans cet immeuble », explique-t-elle. Il y avait les rats, des « compagnons » de misère qui lui faisaient si peur. « Après minuit, je ne sortais plus de ma chambre. Un de mes frères a été mordu. Il y en avait partout, même dans nos assiettes », se rappelle la jeune femme.

 

« Explosifs dans la cuisine »

 

Les Daria, comme les Cissé, n’ont aujourd’hui aucun doute. Si leurs deux familles ont été les plus touchées, c’est parce qu’elles avaient dénoncé dans un reportage diffusé sur France 2, peu avant l’incendie, l’insalubrité de leur logement. « Les enquêteurs ont dit que le feu était parti d’en haut. Quelqu’un a mis des explosifs dans notre cuisine, dans notre salle de bains et dans le stock à jouets. Il y a une personne qui était payée pour mettre le feu au cinquième et au troisième étage », affirme Abdoulaye Cissé, qui a perdu sa femme et quatre de ses cinq enfants dans les flammes. « «Vous allez payer ça cher», ils ont dit à ma femme », affirme M. Cissé.

 

Aujourd’hui, parce que la « France est un pays de droit », il ne demande qu’une chose : « Savoir la vérité. » Notamment pour son fils, Mamadou, 5 ans au moment des faits, grand brûlé, « handicapé à vie » et encore « très traumatisé ».

 

En début d’audience, vendredi, les avocats des parties civiles ont demandé à la présidente du tribunal le visionnage de ces fameux reportages qui avaient été réalisés avant mais aussi après le drame. La présidente du tribunal, Jacqueline Rebeyrotte, a réservé sa réponse. « Ça pouvait se faire immédiatement », déplore Me Jean-Marc Florand, un des avocats des parties civiles.

 

Le procès devrait reprendre jeudi 29 septembre et s’achever vendredi 30 septembre avec les plaidoiries des parties civiles.

 

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